Le tofu et le soya pour bébé: un danger réel ou un mythe à déboulonner?

Depuis plusieurs années déjà circulent sur internet des informations comme quoi le tofu (de même que tous les aliments à base de soya) serait à proscrire chez les bébés, les enfants et les femmes enceintes ou qui allaitent, puisqu’il s’agit d’un perturbateur endocrinien. Ni de une, ni de deux, ma formation de pharmacienne a resurgi et j’ai décidé de faire la lumière sur la question en fonction des données scientifiques les plus récentes sur le sujet.  

Qu’est-ce qu’un perturbateur endocrinien?

Un perturbateur endocrinien consiste tout simplement en n’importe quel composé, synthétique ou naturel, qui altère les fonctions hormonales normales du corps humain. Certains perturbateurs endocriniens présentent des effets nocifs au point qu’ils sont considérés comme toxiques pour l’être humain (mercure, plomb), alors que d’autres présentent des effets bénéfiques et sont utilisés comme médicaments (estradiol dans les contraceptifs, lévothyroxine dans le synthroid).

On retient donc qu’un perturbateur endocrinien n’est pas ni systématiquement nocif, ni systématiquement bénéfique. Comme toutes substances qui entrent dans l’organisme, c’est une question de dose et de temps d’exposition. Maintenant, revenons à nos moutons et voyons comment le soja agit sur la fonction hormonale de l’être humain.

Pour en savoir plus sur les perturbateurs endocriniens, consulter: Centre canadien d’hygiène et de sécurité au travail, Québec science

Comment agit le soya dans le corps humain?

Le soya contient d’importantes concentrations de phytoestrogènes, plus précisément des isoflavones, une molécule similaire aux œstrogènes produits par le corps humain. Cependant, il est bien important de comprendre que les phytoestrogènes NE SONT PAS des oestrogènes, mais plutôt des molécules qui agissent dans le corps aux mêmes endroits que les oestrogènes.

Puisque les structures des molécules se ressemblent, les isoflavones peuvent activer les récepteurs oestrogéniques du corps humain, mais ils ont une efficacité infime comparativement à l’estradiol  (rapport de 1/1000). Selon les tissus du corps humain, ils peuvent soit activer le récepteur, l’empêcher de s’activer ou ne rien faire du tout.

Et alors, est-ce que c’est dangereux?

Cette ressemblance entre les isoflavones et les oestrogènes a causé de nombreuses préoccupations. Certains détracteurs du soya clament qu’une consommation importante de soya durant l’enfance ou chez la femme enceinte pourrait perturber le système endocrinien et causer, par exemple, des menstruations précoces chez les jeunes filles et un sous-développement des testicules chez les garçons.  Qu’en est-il réellement?

Je me permets de citer un article paru en 2018 dans le Nutrients, une revue internationale révisée par les pairs et qui se spécialise en nutrition humaine. En gros, une source fiable et pas du gros n’importe quoi comme on en retrouve tant sur internet! Il s’agit d’une étude qui analyse les études les plus récentes sur la question de façon non-systématique et qui en tire des conclusions. Elle n’a pas la validité scientifique d’une méta-analyse, mais elle offre néanmoins un tour d’horizon solide de la question.

The action of phytoestrogens as selective oestrogen receptor modulators, makes it unlikely to have negative effects in oestrogen pathways. Perturbation of sex hormone network and infertility issues attributed to soy foods are in strong contrast with that found in large populations of soy-consuming countries. ⌈…⌉

L’action des phytoestrogènes en tant que modulateurs sélectifs des récepteurs oestrogéniques rend peu probable d’éventuels effets négatifs sur les voies œstrogéniques. La perturbation du réseau d’hormones sexuelles et les problèmes d’infertilité attribués aux aliments à base de soja contrastent fortement avec ce qui est observé dans de grandes populations des pays consommateurs de soja.

Little perturbation on reproductive health have been reported, including feminizing effects, erectile dysfunction and reduced libido linked to very large intakes of isoflavones, even though available data revealed only minor detrimental effects or no impact on health [418,419]. However, no oestrogen perturbations were reported in clinical studies with high exposures to isoflavones in men [420]. ⌈…⌉

Peu de perturbations sur la santé reproductive ont été rapportées, y compris les effets féminisants, la dysfonction érectile et la réduction de la libido liés à de très grandes quantités d’isoflavones, même si les données disponibles n’ont révélé que des effets secondaires mineurs ou aucun impact sur la santé. Cependant, aucune perturbation des œstrogènes n’a été rapportée dans les études cliniques avec des expositions élevées aux isoflavones chez les hommes .

A retrospective epidemiological study did not find a link between exposure to soy formula and reproductive outcomes [432]. In a cross-sectional study on Seventh-day Adventist girls with age ranged between 12 and 18 years, no correlation between soy intake and the age of menarche was found [433].

Une étude épidémiologique rétrospective n’a pas trouvé de lien entre l’exposition aux préparations à base de soja et d’effets sur l’appareil reproducteur. Dans une étude transversale sur de jeunes filles adventistes du septième jour (culturellement végétariens) âgées entre 12 et 18 ans, aucune corrélation entre la consommation de soja et l’âge de la ménarche n’a été trouvée [433]

Ainsi, les études à long terme sur des cohortes importantes n’arrivent pas à démontrer d’effets nocifs concernant le fonctionnement des hormones sexuelles chez les gens et les enfants consommant de grandes quantités de soya.

Pour lire l’étude au complet, c’est par ici: Soy, Soy Foods and Their Role in Vegetarian Diets

Tofu versus formule à base de soya

Donc est-ce que d’offrir à bébé du tofu quelques fois par semaine entraîne des risques pour sa santé et son développement? Les plus récentes données scientifiques sur la question confirment que non, il n’y a aucun risque. D’autant plus que quand on y réfléchit un peu, un petit peu de tofu n’expose pas l’enfant à de fortes doses d’isoflavones.

Or, les enfants qui présentent une allergie à la protéine bovine et ne peuvent pas consommer de lait de vache sont souvent nourris aux formules infantiles à base de soya. Ainsi, ils consomment beaucoup plus d’isoflavones que les autres bébés. Cela représente-t-il un risque pour leur santé?

Soy formula was used worldwide over 60 years to feed millions of infants with no observable adverse effects [427]. First soy-based infant formula was reported over 100 years ago [510]. ⌈…⌉

Les préparations à base de soja sont utilisées dans le monde entier depuis plus de 60 ans pour nourrir des millions de nourrissons, sans effets indésirables observables. La première préparation pour nourrissons à base de soja a été signalée il y a plus de 100 ans.

Even though it must be stated that human milk is the best nutrition choice for infants [517], in USA and in European Union Countries, infant soy formula SPI based are considered as safe as cow milk based infant formula [515,518].⌈…⌉

Bien que le lait maternel soit le meilleur choix nutritionnel pour les nourrissons, aux États-Unis et dans les pays de l’Union européenne, les préparations pour nourrissons à base de soja sont considérées comme aussi sûres que les préparations pour nourrissons

Even if circulating plasma isoflavones were from 13,000 to 22,000 times higher than estradiol in early life of soy-fed infants [430], plasma isoflavones do not seem to be linked with oestrogen status [526].

Même si le taux d’isoflavones plasmatiques circulantes était de 13 000 à 22 000 fois plus élevé que l’œstradiol au début de la vie des nourrissons nourris au soja, les isoflavones plasmatiques ne semblent pas être liées au statut oestrogénique.

Donc on ne préférera pas une formula à base de soya au lait maternel ou aux préparations à base de lait de vache, à moins d’une intolérance ou d’une allergie documentée. Cependant, si les formules infantiles à base de soya chez les bébés intolérants aux formules à base de lait de vache sont considérées comme une alternative sécuritaire depuis plus de 60 ans, il y a bien peu de craintes à avoir concernant une consommation occasionnelle de produits à base de soya chez un enfant allaité ou qui prend majoritairement du lait de vache.

Conclusion

Actuellement, les données scientifiques indiquent que la consommation de tofu ou de produits à base de soya chez les bébés n’entraîne pas de risques pour leur santé. De nouvelles études pourraient apporter de nouvelles informations, dans ce cas je ferais une mise à jour de l’article si nécessaire. On retient surtout que mot clef, comme dans tout ce qui concerne l’alimentation, est MODÉRATION, que cela concerne le soya, ou n’importe quel autre aliment. Bébé a avant tout besoin de variété dans son menu!

 

 

 

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